Un projet de thèse qui se précise…

Enfin, un premier « post » en français sur ce blogue! Si j’ai attendu la quasi fin du semestre pour publier dans ma langue maternelle, il ne faut pas y voir une forme de déni de mes origines québécoises (!). Seulement, j’avais pris l’habitude depuis le début des cours en septembre  – rappelons que je suis étudiant de première année au Ph.D en communication de la très bilingue Université d’Ottawa – de rédiger mes travaux en anglais, à la fois par goût du défi et par volonté de parfaire mes aptitudes dans ma langue seconde. Aussi, c’est tout naturellement que l’anglais s’est imposé à moi lorsque j’ai créé ce blogue en janvier dernier.

Mais aujourd’hui il me fait plaisir de renouer avec la langue de Molière – mes excuses pour l’emploi de cette périphrase éculée. Et je signale au passage ma ferme intention que ce blogue de recherche soit bilingue afin qu’il ait, éventuellement, le plus grand rayonnement possible.

Or si j’ai choisi de consacrer quelques heures de mon vendredi à ce blogue, ce n’est pas pour disserter sur mes ambivalences linguistiques, mais bien plutôt pour donner une « mise à jour » de l’avancement de mon projet de thèse doctoral.

J’ai enfin choisi un sujet.

Je propose d’étudier comment différentes communautés interprétatives (Fish, 1980; Zelizer, 1993) perçoivent les difficultés rencontrées par les journalistes dans leur métier . Il va sans dire que l’analyse de cette question est pertinente au regard de la crise de légitimité que traversent les journalistes depuis le tournant des années 2000.

De nos jours, en effet, le rôle des journalistes « professionnels » – voire leur utilité – est remis en cause. Ces derniers voient notamment leur influence s’amoindrir, alors que tout un chacun peut désormais se positionner comme producteur/diffuseur d’information et concurrencer les médias traditionnels. S’ajoute à cela le discrédit grandissant qui frappe aujourd’hui les journalistes des réseaux de radio et de télévision, de même que leurs collègues de la presse écrite. Tandis qu’essaime le populisme dans les démocraties occidentales, les discours hostiles envers les journalistes font florès. Ceux-ci sont, pêle-mêle, accusés de manquer d’impartialité, de jouer les inquisiteurs, de profiter de leurs tribunes pour régler des comptes personnels, voire de créer la nouvelle de toute pièce (fake news); des attaques que l’on entend tous les jours, actuellement, de la bouche de Donald Trump aux États-Unis, et de celle des candidats à la présidentielle française Marine Lepen et François Fillon. Et plus globalement, les journalistes sont accusés d’appartenir à une élite privilégiée, déconnectée des réalités de la majorité de la population. Dans ce contexte, les journalistes doivent plus que jamais défendre leur légitimité vis-à-vis des auditoires de plus en plus méfiants. Ce qui signifie parler davantage d’eux-mêmes, des difficultés qui sont les leurs, avec tous les risques que cela comporte de paraître corporatiste aux yeux de l’opinion publique. Il y a dans ce jeu d’équilibriste un véritable enjeu que je propose d’investiguer dans le cadre de ma thèse.

S’agissant de la méthodologie, je procéderais à une analyse de contenu d’articles et/ou de reportages télévisés dans lesquels les journalistes traitent spécifiquement des aléas de leur métier. Cette démarche exploratoire servirait à identifier les difficultés les plus souvent mentionnées (ex : entraves liées aux demandes d’accès à l’information, violence verbale/physique à l’endroit des journalistes, compressions dans les médias, etc.) et d’examiner le traitement journalistique réservé à ce type de nouvelles. Dans un second temps, des groupes de discussion seraient organisés avec des communautés interprétatives variées, ceci, dans le but de connaître l’opinion de celles-ci sur les principales difficultés des journalistes telles qu’identifiées au cours de l’analyse de contenu. Plus précisément, l’idée est de faire réagir les participants sur des articles ou des reportages télévisés, et de leur demander s’ils partagent les préoccupations exprimées par les journalistes à l’intérieur de ceux-ci : oui, non, pourquoi, etc. Un premier groupe de discussion pourrait être composé entièrement de membres du public; un deuxième, de relationnistes; et un troisième, de députés. Il pourrait aussi être intéressant d’interpeller un groupe de journalistes sur ces questions.

Au-delà du concept de communautés interprétatives (Fish, 1980 ; Zelizer, 1993), j’envisage de m’attarder aux contributions académiques des études de réception (Curran, Morley & Walkerdine, 1993) en communication. L’une d’entre elles, la théorie de l’« hostile media effect », fera certainement l’objet d’une attention particulière. Cette théorie examine comment certains individus discernent dans une couverture médiatique d’apparence neutre un biais défavorable envers le ou les groupes auxquels ils s’identifient (appartenance politique, ethnique, sociale, etc.) (Hansen & Kim, 2011). Il s’agit d’une piste théorique intéressante à approfondir, dans la mesure où une communauté interprétative qui se sent dévalorisée par les médias est possiblement moins sensible aux doléances des journalistes. Du reste, mon projet de thèse doctoral devrait emprunter à l’économie politique des médias (Guyot, 2009 ; Herman & Chomsky, 1988 ; Murdock & Golding, 1973) de même qu’à la sociologie du journalisme (Neveu, 2013; Schudson, 2011).

Au final, le projet permettrait d’apprécier les degrés divers d’ « empathie » à l’égard des journalistes selon les groupes, et d’explorer la manière dont les communautés interprétatives respectives auxquelles appartiennent ces groupes peut expliquer les différences. Il permettrait aussi d’observer si les journalistes parviennent à convaincre l’auditoire que les difficultés qu’ils connaissent ont des répercussions sur le droit du public à l’information et la santé démocratique.

J’écrirai d’autres messages au fil de l’avancement de mes recherches. Par ailleurs, je n’abandonne pas pour autant mon intérêt pour la réglementation des médias télévisés en contexte d’abondance numérique. J’ai bien l’intention de continuer à garder un œil sur l’actualité dans le domaine et d’éventuellement rédiger un article scientifique couvrant cette question.

Références:

Curran, J., Morley, D & Walkerdine, V. (1996). Cultural Studies and Communications. London: Edward Arnold.

Herman, E., & Chomsky, N. (1990). Manufacturing consent: The political economy of the mass media. New York : Pantheon Books.

Fish, S. (1980). Is there a text in this class?: The authority of interpretive communities. Harvard University Press.

Guyot, J. (2009). Political-economic factors shaping news culture. Dans P. Preston (dir.), Making the news : Journalism and news cultures in Europe (p. 135-149). London & New York : Routledge.

Hansen, G.J., & Kim, Hyunjung. (2011). Is the media biased against me ? A meta-analysis of the hostile media effect research. Communication Research Reports, 28 (2), 169-179.

Murdock, G., & Golding, P. (1973). For a political economy of mass communications. Socialist register, 10 (10).

Neveu, É. (2013, 4e édition). Sociologie du journalisme. Paris : La Découverte.

Schudson, M. (2011, 2nd edition). The sociology of news (contemporary sociology). New York : W.W. Norton Company.

Zelizer, B. (1993). Journalists as interpretative communities, Critical Studies in Mass Communication, 10, 219-237.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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