Mois : avril 2017

Synthèse réflexive du séminaire doctoral Special topics in media studies

Dans ce post, je ferai un retour réflexif sur le séminaire doctoral que j’ai suivi cet hiver auprès du professeur Pierre Lévy. Ce cours m’a familiarisé au maillage qui relie cognition, sémiologie et médias. Le séminaire m’a aussi ouvert les yeux sur une forme d’intelligence supérieure, à la fois méconnue et sous-utilisée: l’intelligence collective. Enfin, il m’a confronté à une vision nouvelle de la pédagogie.

DES TECHNIQUES POUR LIBÉRER LA PUISSANCE COGNITIVE DE L’ESPRIT

« L’esprit est la cause de l’univers ». On ne saurait être en désaccord avec cette formule d’Anaxagore qui débute le plus récent manuscrit de Pierre Lévy. De fait, l’univers n’existe que parce que nous avons développé la capacité cognitive de le concevoir. Pour atteindre ce niveau de cognition, il nous a fallu libérer l’esprit humain de ses limites. Nous avons été aidés en cela par l’élargissement du cerveau et par l’avènement du langage, qui nous a menés vers la pensée conceptuelle (1). Puis, une succession de systèmes de codage symbolique et de médiums de communication ont abattu encore davantage les barrières de l’esprit.

brain with arms, legs and handcuffs

(J’ai souvent eu en tête cette image naïve lors du séminaire: un cerveau muni de petits bras et de petits poings priant qu’on libère son esprit )

On m’autorisera ici un détour chez Heidegger. Dans La question de la Technique (1954), le philosophe écrit que l’homme est impulsé à modifier son environnement pour en révéler la puissance dissimulée, la stocker et la distribuer. Pour cela, il utilise la technique, qui met au jour ce qui est mais demeure inutilisé (Heidegger donne l’exemple des rivières, dont la puissance hydroélectrique n’est révélée que dès lors que des turbines hydrauliques confisquent leurs eaux). Au final, pour Heidegger, la technique n’est pas qu’un moyen pour arriver à une fin : elle constitue un révélateur de la vérité des choses.

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Il y aurait beaucoup à écrire sur la critique de cette poursuite de la vérité par Heidegger : comment, entre autres, la révélation des choses dans l’optique de leur mise en réserve signifie la mise en réserve de l’homme lui-même, à savoir son insertion dans un projet aliénant qui le mène à exploiter l’essence de la nature en le détournant de sa propre essence. Or je veux ici me concentrer sur les parallèles qui existent entre la technique, comme révélatrice d’une puissance cachée, et l’évolution de la cognition. Lorsque je fais la synthèse de nos discussions, du manuscrit du professeur Lévy et du livre de Logan (1), il m’appert que ce que Heidegger explique sur l’inclination de l’homme à rechercher la puissance dissimulée des choses tangibles s’applique aussi à son propre esprit. En clair, je tire l’enseignement suivant du séminaire : depuis que l’homme est homme, celui-ci semble avoir été mû par le besoin de révéler toujours davantage les zones cachées de sa puissance cognitive – de son esprit. Et les différents supports de communication (langage, écriture, parchemin, imprimerie, informatique, etc.) qui ont jalonné son histoire lui ont servi de techniques pour remplir cet objectif. En termes moins grandiloquents, disons que les forces de l’esprit humain ont toujours été ; seulement, il a fallu la technique pour en dévoiler les richesses dissimulées.

On comprendra de mon propos que la comparaison avec la pensée heideggérienne s’arrête là où commencent les critiques adressées à la technique. Car je crois que, s’agissant de l’évolution de la cognition, la technique n’a pas compromis l’essence de l’homme – son esprit; au contraire, chaque nouveau système de codage symbolique, médium ou moyen technologique lui a permis de s’émanciper. Par exemple, l’invention de l’écriture et la possibilité de l’inscrire dans un médium durable ont donné naissance à des formes d’activités (littérature, sciences, philosophie, etc.) qui exploitent l’esprit humain à son plein potentiel et renvoient l’homme de façon salutaire à son intériorité.

En outre, le fait que la technique permette le stockage et la distribution de la puissance cognitive de l’esprit est positif. Tel que vu en classe, l’histoire a été marquée par une succession de techniques visant à optimiser l’usage des symboles; symboles sans lesquels l’esprit humain ne peut s’exprimer ou voyager. Ainsi, le médium lettré a permis « l’autoconservation des symboles »; le médium typographique, leur « reproduction et leur transmission automatique »; le médium algorithmique, leur « transformation automatique » (2). Aujourd’hui, Internet s’assure qu’aucune parcelle de puissance cognitive ne soit gaspillée; Internet est un immense hangar où tous les fruits de l’esprit humain – représentés sous forme de symboles – peuvent être emmagasinés et acheminés aux demandeurs (3).

L’ALGORITHME : UNE TECHNIQUE POUR LIBÉRER LA PUISSANCE COGNITIVE COLLECTIVE

Reste à savoir quel impact aura la plus récente technique de manipulation symbolique – le médium algorithmique – sur l’évolution de la cognition. Grâce à elle, d’autres pans de l’esprit humain sauront-ils révéler leur puissance? La réponse à cela est à chercher du côté de l’intelligence collective. Car si nous avons possiblement atteint la limite de ce que nous pouvons tirer de l’esprit individuel, nous ne sommes qu’à l’aube de découvrir ce qu’une multitude d’esprits interconnectés peuvent accomplir en fait de puissance cognitive. Le médium algorithmique est la technique qui permettra cette révélation.

Et si on superpose l’analogie heideggérienne à l’idéal d’intelligence réflexive imaginé par Lévy, on peut affirmer que cette révélation ne sera complète que lorsque la technique renverra à chaque esprit le reflet de sa contribution personnelle cognitive à l’œuvre commune ET le reflet de la somme des contributions cognitives de tous.

Si nous possédons la technique, il semble que nous manquions, toutefois, de citoyens motivés à l’utiliser dans une perspective de révélation de la puissance cognitive collective. Aussi faudra-t-il convaincre, au-delà des cercles universitaires, plus de gens du bien-fondé d’unir leur esprit à d’autres; faire, en somme, la pédagogie d’un usage proactif et généreux des algorithmes, lequel suppose le partage des connaissances plutôt que leur thésaurisation, le travail en équipe plutôt qu’en vase clos, un élan vers l’autre plutôt qu’un repli narcissique. N’empêche, je m’interroge sur les arguments pouvant persuader les gens de la pertinence d’une telle démarche. De meilleures prises de décision collectives? Combattre l’entropie (5) ? Voilà des questions qui pour moi demeurent en suspens à la suite ce séminaire.

TWITTAGOGIE ET CURATION DE DONNÉES

En terminant, quelques mots sur les réflexions que je tire de notre emploi de Twitter dans le cadre du séminaire et de nos débats sur la curation de données. S’agissant de l’oiseau bleu, j’ai grandement changé d’avis sur sa pertinence pédagogique. Le jour où je devrai dispenser des cours, le traditionaliste que je suis considérera pourtant la possibilité d’intégrer Twitter ou un autre réseau social dans son enseignement. J’aime l’idée d’évaluer les étudiants à l’aune de leur contribution à l’intelligence collective du cours.

Concernant la curation de données/sources, j’adhère à la thèse qu’il s’agit d’une compétence à enseigner à l’école. Et je comprends que l’objectif premier d’une telle formation, du moins selon professeur Lévy, serait d’amener les jeunes à organiser de manière logique les informations dont ils sont inondés. Or il ne peut y avoir, à mon sens, d’initiation au classement des sources sans jugement de leur qualité. À quoi bon apprendre à un jeune l’archivage au moyen de tags si l’on s’accommode, au final, qu’il s’abreuve à des sources peu fiables? Il ne s’agit pas ici de louanger béatement certains médias traditionnels dits de qualité; néanmoins, je rejette l’idée que toutes les sources se valent, et que la bonne information soit une construction sociale.

Notes de bas de page:

(1) Logan, R. (2007). The extended mind model : the emergence of language, the human mind, and culture. University of Toronto Press Incorporated.

(2) Levy, 2017, UOAM17 -1- signes – culture, diapositive 15, « Les médias et l’évolution culturelle ».

(3) C’est d’ailleurs pour cette raison que des initiatives novatrices comme celles du professeur Levy – le dictionnaire IEML – visant à « mathématiser » les sciences humaines par l’entremise des algorithmes sont aussi bienvenues que fascinantes (http://dictionary.ieml.io/#/) (https://pierrelevyblog.com/). Si l’idée me semble toujours légèrement baroque, on ne peut nier la pertinence d’élaborer de nouvelles façons de mettre un peu d’ordre dans le chaos des connaissances sémantiques générées par l’esprit humain.

(4) Wiener, N. (1954). The human use of human being